Dans la vie d’un
chasseur il y a toujours un événement particulier qui marque la mémoire. A tel point qu’une seule senteur, un mot, une image ravivent des émotions vécues il y a longtemps.
Vouant une grande passion pour la
chasse des petits
gibiers, je n’oublierai jamais ce gros coq
gélinotte qui pendant quatre années consécutives s’est littéralement moqué de moi et de mon
chien Ralph du Nord.
Comme il était beau ce coq. À chaque rencontre si furtive fut-elle, j’avais à peine le temps de voir la livrée de son plumage, flirtant dans les tons rarissimes d’un brun rougeâtre qui attisait tant ma convoitise.
Première apparition
Je me rappelle parfaitement de la première visite que j’avais faite dans ce boisé, un printemps lors d’une innocente promenade accompagnée de mon jeune
chien qui en était à ses premières sorties en forêt. Les rayons du soleil d’avril filtrés par les branches surplombant le site amplifiaient les contrastes du vert pastel sur le fond sombre du taillis. Bien installé en équilibre sur une bille vermoulue, le gros coq, impérial, semblait invincible. Sa collerette hérissée et sa large queue totalement déployée lui conféraient toute sa majesté. Il était vraiment le roi de la forêt.
À cet instant précis je n’étais pas un intrus mais plutôt le témoin privilégié d’une scène qui se joue chaque printemps dans notre belle nature québécoise. Je n’ai malheureusement pas assisté à la finale de la parade qui consiste au retentissant tambourinage, rite sonore qui ensorcèle les poules à des kilomètres à la ronde.
Pendant toutes les années où j’ai chassé dans cette forêt j’ai eu l’insigne
honneur de collecter plusieurs
perdrix. Assurément qu’il s’agissait de descendants de mon coq mais aucun de ces
oiseaux n’avaient acquis un tel degré de méfiance, une telle finesse à se dérober. Pourtant, et je dois souligner ce détail ; j’étais le seul à chasser à cette place. Ce n’est donc pas au contact d’autres
chasseurs et de leurs
chiens qu’il avait développé cette ruse exceptionnelle. Je suppose qu’il était le représentant idéal de la règle de la nature énonçant que les sujets parfaits, exempt de tare vivent les plus vieux. Ce sont par exemple les plus forts et les plus résistants qui passent l’épreuve de l’hiver pour se reproduire au printemps, donnant génétiquement leurs qualités à leur progéniture. Toutes les
perdrix que j’ai réussi à déjouer dans cette forêt m’ont donné du fil à retordre, comme toutes celles des régions agricoles, mais pas comme le coq. Je me demande quel âge pouvait-il avoir mon rouquin ? Peut-être était-il déjà vieux à notre premier rendez-vous ?
Les sujets du roi
Toujours est-il qu’en seigneur absolu de son royaume, il ne tolérait aucun autre gallinacé aux alentours. La poule qu’il courtisait et en ``Don Juan`` qu’il envoûtait à la période de l’appariement, se laissait séduire puis s’en allait quelque part dans un endroit tranquille pour la ponte, mais loin du mâle. Comme toutes les autres poules gélinottes elle choisissait un taillis épais, surplombé de gros arbres et dans un nid construit sommairement au pied d’un peuplier elle y déposait délicatement ses 10 œufs. Les poules des galliformes ont l’habitude de ne commencer à couver qu’une fois la ponte complétée, ce qui garantit une éclosion quasi simultanée des poussins assurant ainsi une relative facilité d’élevage.
Il y avait quelques
bécasses, elles étaient totalement absentes au printemps et en été. Avec les beaux jours d’octobre, comme par magie elles tombaient dans une bande d’aulnes longue et étroite d’une hauteur d’environ 6 pieds. Le vieux coq les aurait-il tolérées sur son territoire afin de créer une diversion ? … Allons, je prête trop d’intelligence à un
oiseau maintenant, d’autant plus qu’il s’agit d’une cervelle d’oiseau ! N’empêche que pendant que je me mesurais à ces dames aux longs
becs, le Roi avait le temps de préparer sa fuite et ça réussissait à tout coup..
Échec au roi
Pardonnez-moi l’expression mais cette maudite
perdrix nous en a fait voir de toutes les couleurs. En commençant par des courses folles pour finalement disparaître dans les Saint-Michel. Puis il y avait ses envols fulgurants soit en chandelle, soit en rase motte en « slalom » entre les arbres pour s’abriter derrière les gros résineux et toujours en évitant le coup de feu. Jamais le coq ne s’aventurait sur le bord du couvert en longeant la clôture, comme s’il savait que cette imprudence est fatale à nombre de
perdrix.
Ceci résume les trois premières années de ce que je pourrais qualifier d’étude comportementale de « bonasa umbellus » et d’apprentissage d’un
chien d’arrêt à la
chasse des gélinottes.
Puis arriva la quatrième saison de
chasse. Pas de chance cette fois pour la
perdrix car j’avais enfin une arme redoutable pour la déjouer. Non pas un nouveau
fusil mais un
chien qui avait développé ce que les connaisseurs appellent « le sens de la
gélinotte difficile ».
Ralph s’en était mises dans la gueule des
perdrix et il en tirait les leçons. Pour mettre en échec ce vieux roublard de coq il devait manœuvrer de manière à l’empêcher de gagner le couvert mature ou, à tout le moins, à le retarder. En observant le travail du
chien, j’avais acquis la certitude qu’il fallait négocier ce boisé par l’intérieur plutôt que de marcher dans le champ pendant que le
chien ratissait la bordure. La stratégie consistait à marcher juste sur la ligne des grands arbres afin de piéger le fuyard entre le
chien et moi, mais tout ça c’était de la théorie !
Grand ami de la froidure, novembre en prenait l’accent et mettait tout en œuvre pour le jeu final de l’hiver. La pluie frileuse des derniers jours s’était changée en neige. Rien de catastrophique, seulement des taches blanches ici et là qui rendaient avantageusement la marche silencieuse. Comme le scénario d’un film que l’on a visionné plusieurs fois, je savais ce qui allait arriver. La
gélinotte était exactement où je pensais la retrouver. Ralph étant invisible dans les taillis, je pouvais lire par le tintement de la clochette qu’il lui barrait la retraite. Le vieux coq était pris dans l’étau. Il ne pouvait plus courir car il était trop à découvert et s’il s’envolait, il me passait par-dessus la tête. J’étais sur le fil de la lame tout en étant débordant de confiance. Ce fut même plus facile que je ne me l’imaginais. À la vitesse d’un éclair la
perdrix éclata dans les airs, je brandis mon
juxtaposé et PAN ! Sur sa lancée, le bolide tomba lourdement derrière moi. J’aurais pu récupérer la pièce moi-même mais le
chien avait mérité cet
honneur. Ralph s’empara délicatement du gros
oiseau avec une touchante sollicitude et me le remit…
Épilogue
Il y a déjà une dizaine d’années que je ne
chasse plus dans ce boisé et beaucoup de choses ont changé depuis. La forêt a changé de propriétaire et mon vieux Ralph court au pays des
chasses éternelles. Peut-être qu’un autre coq règne en roi dans ce bosquet .Des gélinottes au
Canada et aux États-unis il y en a pratiquement partout. C’est un
gibier magnifique qui donne l’occasion d’apprendre à connaître la nature dans ce qu’elle offre de meilleur .C’est le naturaliste Aldo Léopold qui disait « En Amérique il y a la
chasse, et la
chasse à la gélinotte… »
Il s’agit manifestement d’une
chasse de Roi…
Rémi Ouellet