Etrange et scabreuse aventure, celle où je me trouvais entraîné ce jour là. J’en parle aujourd’hui librement et apaisé, déchargé de toute conséquence malheureuse que cette péripétie eût du indubitablement avoir. Et pourtant ! Puisse-t-on du moins pour une fois encore me croire. Si c’était utile, mon ami Jean Claude qui fut dans ces moments d’une aide capitale, pourrait confirmer la véracité des faits.
Toussaint au balcon...
Nous étions le dimanche 5 novembre. Les primes heures consacrées à la grasse matinée, je partais vers les
bois expiatoires sur le coup de onze heures. Une mince gelée avait timidement blanchi les prés sur les courants d’air, rien de bien méchant. La semaine précédente avait vu des températures culminer jusqu’à 28° bien anormales pour la saison. « Toussaint au balcon, il fait bon » aurait pu dire Pierre Desproges. Nombreux sont ceux qui s’en réjouissent, notamment pour les économies de chauffage et l’agrément de vie, mais pas le bécassier, pas cet homme des
bois qui scrute le ciel, regarde la lune, hume le vent. Il sait que la nature à besoin d’eau, qu’il est préférable que les saisons soient marquées. Comme disait Georges Brassens : « Il faut se méfier des pays imbéciles où jamais il ne pleut ». Cette propension à la naïveté oisive, cette dangereuse aptitude de l’homme à n’avoir que des visions à court terme, aura et a des conséquences planétaires. J’ose espérer, préférant mettre ce manque avéré de précipitation sur le dos d’une période cyclique, que sur les effets néfastes, les premiers symptômes d’un réchauffement climatique. Les choses changent. Durant une longue période de stabilité, les
palombes par exemple passaient à date régulière sur les cols Pyrénéens, le pic du passage était le 18 octobre, le jour de la Saint Luc. C’était invariable et je me souviens enfant avoir vu défiler les vols les uns derrière les autres depuis la cour de récréation. Aujourd’hui, si je lève la tête le 18 octobre aux alentours de 9 heures, ce sont des avions et leurs traînées qui ont remplacé les
oiseaux bleus.
Une montée d'enfer!
Après cet aparté climatologique, j’en reviens à notre
chasse. J’étais accompagné de Siki et Brook sa jeune fille alors âgée de six mois. Nous étions dans une forêt d’altitude environ 1100m. Lors des débuts de saison cléments, les
bécasses se plaisent et se trouvent plus nombreuses en ces hauteurs. La
quête se déroulait normalement, Siki fidèle à son habitude explorait impeccablement le terrain, suivie vous l’aurez compris par sa fille trop jeune encore pour prendre des initiatives. Elle était en apprentissage avec un bon professeur. La
pente était dure, les feuilles mortes crissaient sous mes pieds, tellement cassantes et sonores qu’elles couvraient le tintement des cloches éloignées me contraignant à de multiples arrêts d’écoute.
Attention ! Le bip sonnait très haut, bien au dessus de moi. Mon pas s’était naturellement accéléré, sans même le souhaiter, comme si dans l’instant mon corps obéissait à d’autres ordres, des commandements inscrits et stimulés par ces circonstances de
chasse. Mon pas et par voie de conséquence mon cœur. Je le répète la
pente était coriace, mais je l’étais également, eût-elle été verticale que je l’aurai gravie. La suite du parcours confirmait la difficulté d’approche. J’arrivais en nage, essoufflé, mais heureux de trouver les chiennes et la petite au patron. Siki tête haute, j’étais prévenu que la belle convoitée s’était un brin éloignée. En effet, la chienne rompait l’arrêt en s’enfonçant dans le couvert plus dense. J’avais peine à suivre le coulé et pour ajouter à ce désavantage topographique, je faisais sur ce sol sec, un boucan d’enfer. Elle allait partir, je le sentais. J’accédais le plus rapidement à des « clairs », espérant la voir. Soudain, Siki ne coulait plus, elle mâchait l’air, son regard concentré en avant. Mince ! A cet endroit, je ne verrai rien me dis-je… Eh voilà ! Elle décollait sans que je visse la moindre ombre, la moindre once matérielle. J’en étais sûr, et moins affecté qu’on puisse croire, trop habitué à ce déboire de
chasseur solitaire en terrain difficile.
Le trou d'enfer!
J’allais, nous allions, essayer de la retrouver si elle n’avait pas plongé trop loin, trop bas ou changé de vallée. Mais il se pouvait qu’elle eût fait comme souvent constaté une large courbe pour finalement revenir au même niveau. Je n’avais cependant aucun autre choix que celui de suivre le sentier transversal, les chiennes feraient le reste. Eh bien non ! Fini, sur tout le flan de la montagne plus rien, pas la moindre indication. Nous étions donc redescendu, passés proche d’une aire de pique-nique aménagée au terminus de la piste par l’ONF.
Nous chassions les deux côtés, retour vers le véhicule. Les chiennes venues de la gauche traversent devant moi et s’enfoncent par un sentier bien tracé sur la droite. Quelques instants se passent, j’entends un grand bruit sourd et me semble t’il un aboiement, un seul. On eût dit une portière de voiture qui se fermait violement. Je n’avais sur la placette terminale remarqué aucune voiture. C’est alors que je m’aperçu qu’il n’y avait plus qu’une clochette en mouvement en l’occurrence celle de Siki qui revenait au contact. Immédiatement, connaissant la zone, une réflexion me vint à l’esprit : « Ne vois-tu pas qu’elle soit tombée dans un trou ? » L’endroit étant très connu par les spéléologues et la multitude de puits répertoriés. J’empruntais inquiet le sentier, plus loin au milieu des arbres, il y avait effectivement un trou jadis entouré d’un grillage à mouton qui protégeait l’orifice aujourd’hui aplati. Pire il y avait un passage entre deux blocs de pierre et derrière la verticalité. C’est le chemin qu’avait suivi la jeune chienne pour faire une chute de 7 mètres avec réception sur la roche formant un replat. Imaginez mon désarroi lorsque je vis Brook inerte au fond ne bougeant que la tête. J’envisageais le pire, membres, bassin fracturé, train arrière paralysé. A cet endroit le portable ne passait pas, je pris la décision de descendre vers la ville chercher du renfort, des cordes et baudriers. Ce fut toute une expédition avec Mireille et Jean Claude, descente en rappel, assurance, surplomb et escalade pour la remontée. Au final, tous les miracles ne se passant pas à Lourdes, en l’occurrence ici cela en était un. Lorsque nous avons sorti Brook du sac qui servit à la hisser hors de ce trou d’enfer, elle marchait normalement, gambadait presque, le plus grand traumatisme était dans sa tête et sans doute dans la notre.
Jean Louis Soucasse.